UNE PETITE FABLE extraite des Habits du Dimanche
Ce soir-là, au crépuscule finissant, je maraudais sur les quais, dans la rouille de l'oisiveté, longeant sans conviction les maigres bosquets étiolés, jadis verts de la jetée, quand le soleil déclinant m'emmena sans crier gare par le bras. Ci et là, quelques travailleurs fatigués de la journée se promenaient encore un moment pour prendre l'air, avant d'aller s'enfermer dans la cuisine, entre la caisse de Kronenbourg et la grand messe de 20 heures à la télé. Moi, qui n'avais rien à faire, je bayais aux corneilles, interpellant en pleine paresse d'allégresse, fées, trolls, elfes et lutins, tous ces petits êtres qui oublient de fuir quand on les appelle, en méditant sur des pensées au raisonnement sans grande portée.
Nonchalamment, presque subconsciemment, la quiétude de la soirée m'envahit et tel un zéphir aloyant me mena malgré moi jusqu'à ce vieux ponton de pêcheur en bois vermoulu, sur lequel je m'assis pesamment en retirant les chaussures pour tremper mes pieds meurtris demandant répit, dans l'eau camomille du canal.
Stupéfaction ! C'est à cet instant qu'apparut je ne sais d'où, cette voluptueuse et silencieuse baigneuse à la nage coulée, cette superbe ondine décrivant d'étranges circonvolutions dans l'élément liquide, avec une aisance naturelle que je lui enviai aussitôt. La surprise fut grande, car voilà des années qu'un nageur ne s'était avisé de se baigner dans l'eau polluée de ce vieux canal.
Fasciné par ce spectacle, j'observai sans bouger, de crainte de déranger ce ballet aquatique, la grâce de ces mouvements, la légereté de chaque brassée, son joli ventre safran et ses ouïes orangées palpitant craintivement dans la dernière lumière de ce soir d'été.
L'inconnue leva ses yeux de griottes, me dévisagea fixement, exécuta un saut de carpe pour m'impressionner, puis revint presque instantanément au même endroit, peut-être par simple goût de me narguer ?
Délicatement, de crainte de l'effrayer, je jetai un morceau de pain à sa proximité, et cette amorce improvisée flotta tel un bateau de papier sur l'eau lisse et figée comme un thé glacé.
Méfiante, la coquine croisa longtemps en cercles concentriques autour de l'appât, puis soudain s'en empara et d'un coup de nageoire s'éloigna, puis se ravisa, je ne sais pourquoi, fit une volte et revint pour recracher sa prise sans ménagement juste devant mes pieds
Cette nuit-là, ce manège dura jusqu'à minuit. La lune, gros pamplemousse joufflu, qui nous observait de loin depuis un certain temps, posa une main sombre sur sa joue gauche, et me proposa en diversion la narration d'un conte dont elle avait le secret. Mais exceptionnellement, je refusai d'écouter ma vieille complice depuis le fond des temps, trop occupé dans la nitescence de la nuit par l'activité ludique avec ma nouvelle compagne, car s'affirmait le sentiment très fort que la carpe et moi, un jour, serions bons amis....